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CONFERENCE de CAREME 2013 de Mgr GRALLET      

LA COMMUNAUTE CHRETIENNE : UTOPIE ou REALITE ?

"La fraternité, il n’y a rien de mieux. Ce qui fait problème, c’est les frères", disait malicieusement un religieux en parlant de sa communauté.

Y a-t-il mieux, en effet, qu’une communauté chrétienne où chacun s’efforcerait de s’entendre avec les autres, de les accueillir et de les aider, de partager la même foi en Dieu et le même idéal de vie ? Y a-t-il mieux que ces lieux où l’on s’efforce de s’aimer fraternellement, dans la joie d’une même foi au Christ ?

En un monde qui produit tant de solitude, de peurs mutuelles, de violences et d’égoïsmes, n’est-ce pas la fraternité humaine, et en particulier la communauté chrétienne, qui offrent le meilleur sens à la vie et les meilleures conditions d’un bonheur offert à tous ?

Pour la conférence de ce soir, je vous propose une réflexion en deux grandes parties : ce que l’Ecriture nous apprend, et ensuite, ce que l’actualité nous demande.

Dans cette première partie, trois sujets : l’idéal et le réel de la communauté chrétienne, la nécessité de la correction fraternelle, enfin la communauté chrétienne, corps du Christ.

CE QUE L’ECRITURE NOUS APPREND

L’idéal communautaire, à l’épreuve des faiblesses humaines

Au début des "Actes des Apôtres", ce beau livre décrivant la vie des premiers chrétiens et de leur expérience communautaire, on lit : "les disciples se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et à la prière. De nombreux signes merveilleux étaient accomplis par les apôtres. Tous les croyants mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Chaque jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient le temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. Et chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté, ceux qui seraient sauvés" (Ac 2, 42-47 et 4, 33).

Quelle impressionnante et merveilleuse communauté ! Un même Esprit de Dieu accordé aux apôtres et aux nouveaux disciples à la Pentecôte, une même foi au Christ ressuscité, une commune prière, un même amour fraternel entre tous, et un généreux partage des biens, selon les besoins de chacun…  Pouvait-on espérer mieux ?  Par trois fois (Ac 2, 42, 4, 32, 5, 12…), les Actes des Apôtres décrivent cette communion de foi et de charité des disciples du Christ, après que l’Esprit du Seigneur leur ait ouvert le cœur.

De cette description, à la fois narrative et exhortative, nous pouvons relever cinq fondements de la jeune communauté de Jérusalem : l’enseignement des apôtres témoins du Christ ressuscité, la prière quotidienne, la fraction du pain (la nourriture partagée évoquant le repas fraternel précédant l’Eucharistie et dont Paul corrigera les abus à Corinthe), la mise en commun des biens (une caisse commune venant au secours des indigents et des veuves au service desquelles seront préposés sept diacres (Actes 6), nouveaux collaborateurs des apôtres). Enfin, une solidarité entre communautés, les frères d’Antioche envoyant des subsides à leurs frères de Jérusalem, comme le signalent ensuite les Actes (11, 29).

À travers ces indications, nous découvrons les trois fonctions que nous considérons toujours comme indispensables à l’Eglise : l’annonce de la foi, par l’enseignement des apôtres, la célébration de la foi par la prière et l’eucharistie, le service de charité par le soin des nécessiteux et l’aide entre communautés.

Rien de cette vie ecclésiale ne se fait sans l’Esprit Saint. "Il existe un lien profond entre l’Esprit Saint et l’Eglise, fait observer Benoît XVI. L’Esprit Saint construit l’Eglise, lui donne la vérité et répand l’amour dans le cœur des croyants (cf. Rom. 5, 5). Mais, ce lien profond avec l’Esprit n’efface pas notre humanité avec toute sa faiblesse. La communauté des disciples connaît, dès le début, non seulement la joie de l’Esprit Saint, la grâce de la vérité et de l’amour, mais également l’épreuve, constituée surtout par les oppositions aux vérités de foi, avec les atteintes à la communion qui s’ensuivent…  Dès le début, surgit la division. Nous ne devons pas nous étonner que celle-ci existe également aujourd’hui : « Ils sont sortis de chez nous –dit la 1ère Lettre de Jean–, mais ils n’étaient pas des nôtres ; s’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous »" (1 Jn 2, 19) – (Benoît XVI, Audience du 5.04.2006).

Effectivement, peu après la description de la générosité des disciples, comme celle de Joseph surnommé Barnabé, vient la narration, bien moins édifiante de la fraude d’Ananie et Saphire. C’est pourquoi, les apôtres devront enseigner, exhorter, corriger, arbitrer. Paul aura à réconcilier, à Rome, les forts et les faibles dans la foi, à Corinthe, les riches et les nécessiteux, les partisans d’Apollos, de Paul ou de Cephos, pour les ramener au Christ et, à Ephèse, croyants venus du judaïsme et croyants venus du paganisme…

L’Eglise va donc découvrir la division entre ses membres et la présence de pécheurs en son sein…  La sainteté baptismale ne s’avérait pas être définitivement acquise, mais toujours à retrouver. L’Eglise, "communauté de saints au milieu du monde pécheur, découvre humblement qu’elle est aussi une communauté de pécheurs en devenir de sanctification, ce qui n’est pas la même chose", fait remarquer Bernard Sesboüé (L’Evangile et l’Eglise, Centurion, p. 90). Il faudra dès lors une pédagogie de correction fraternelle et l’instauration d’une discipline pénitentielle… 

"Ainsi l’appel à la sainteté fait place à la miséricorde évangélique et la miséricorde se met au service de la sainteté de l’Evangile" (Ibid, p. 91).

"La fraternité, il n’y a rien de mieux, ce qui fait problème c’est les frères", disait donc avec humour et réalisme notre religieux, bon connaisseur de vie commune. La communauté, quel beau programme, mais que faire face à la tiédeur, aux divisions et aux péchés de ses membres ?  D’où la question contenue dans le titre de cette conférence : "la communauté chrétienne, utopie ou réalité ?"

À cette question, il convient de répondre avec humilité et espérance : les deux à la fois, la communauté chrétienne, communauté idéale, c’est-à-dire : sincèrement désirée mais jamais totalement atteinte, et communauté réelle, déjà commencée, mais aux prises avec les limites de ses membres et toujours à édifier… 

Oui, il existe des communautés chrétiennes où les membres s’efforcent à faire de leur vie une réponse d’amour à l’amour de Dieu, une vraie communion au Christ et à leurs frères, un élan de confiance, de réconciliation et de joie.

Mais il existe aussi, hélas, bien des communautés fatiguées, indécises, divisées et qui se perdent dans les chicanes de leurs disputes et de leurs arguties…

Il existe surtout des communautés où se mêlent, saints joyeux et tristes pécheurs, pauvres croyants cherchant à être relevés, disciples généreux, mais fragiles… tous, cependant, en attente d’une meilleure vie fraternelle, d’une plus grande foi au Christ, d’une réconciliation et d’un élan nouveau. Cette communauté composite, mais que Dieu aime, car le Père aime tous les enfants, en définitive, n’est-ce pas la nôtre ?

Et c’est la raison pour laquelle, en Eglise d’Alsace, cette année, nous avons décidé de veiller à nouveau à "évangéliser nos communautés", à retrouver ensemble le meilleur de ce qui nous fait vivre et que décrivaient si ardemment les "Actes des Apôtres", en leurs premiers chapitres.

La ferveur initiale de la communauté de Jérusalem, si bien décrite par les Actes, se retrouvera dans les autres communautés qui vont se fonder, au gré des prédications apostoliques et en particulier des voyages missionnaires de Saint Paul, bien au-delà du milieu juif de Palestine, dans tout le monde païen méditerranéen. Ferveur initiale mais aussi, faiblesses de certains membres et correction fraternelle au sein de la communauté. La fidélité à l’idéal évangélique allait devoir passer par la conversion permanente des nouveaux baptisés.

La correction fraternelle et le pardon, au service de la communauté chrétienne

Il n’y a pas de communauté chrétienne sans réconciliation et sans pardon. L’Eglise est sanctifiée par la grâce de Dieu, mais "elle comporte des pécheurs en son propre sein. Elle est donc à la fois sainte et appelée à se purifier, et poursuit constamment son effort de pénitence et de renouvellement", rappelle le Concile Vatican II (LG 8).

Il faudra toujours, non seulement exhorter et soutenir les chrétiens, mais aussi les avertir et les corriger, même après le baptême auquel ils s’étaient préparés par une sincère conversion des mœurs.

L’Evangile de Matthieu nous rapporte les précieux conseils de Jésus invitant les disciples à reprendre, en cas de besoin, leurs frères ayant fauté gravement. "Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s’il refuse d’écouter même la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain. En vérité, je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terra sera tenu au ciel pour délié" (Mt 18, 15-18).

Ces conseils de correction fraternelle sont placés, très pédagogiquement, par Matthieu, au cœur d’un ensemble de paroles de Jésus ayant trait aux fautes humaines, à leur correction et à leur pardon : le scandale des petits et la punition méritée, la parabole de la brebis égarée et celle du débiteur impitoyable, l’invitation à pardonner sans cesse et l’union des cœurs pour intercéder auprès de Dieu, ce qui fait dire à Jésus "quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux" (Mt 18, 20).

À n’en pas douter, la première communauté avait besoin de méditer régulièrement de telles paroles du Christ, confrontée qu’elle était, régulièrement aussi, à l’infidélité de ses membres.

La démarche préconisée par cette correction fraternelle est courageuse et respectueuse : courageuse pour celui qui découvre son frère dans le péché, veut le sortir de son mal et éviter le scandale de voisins innocents. Cette pédagogie est aussi respectueuse pour celui qui a gravement péché et à qui on évite une honte publique inutile. Le correcteur n’est pas forcément l’offensé. C’est un frère qui, simplement et loyalement, se montre solidaire de son frère pécheur afin de lui permettre de retrouver le chemin de la grâce de Dieu. Sa démarche n’est pas de condamnation – Dieu seul est juge !–, mais d’amour. Il le reprend seul à seul, afin de ne pas le blesser ni d’ameuter inutilement l’entourage. Ils sont seuls, sous le regard de Dieu, et cela suffit. "S’il t’écoute, dit Jésus, alors tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends alors avec toi deux ou trois autres frères…  S’il refuse à nouveau, dis-le à la communauté…  S’il refuse même la communauté, alors il est à considérer comme sorti de celle-ci !"

Quelle progressivité sage pour aider un membre souffrant de la communauté pris dans les tourments du péché ! Quelle patiente attention à l’aider dans son relèvement ! Quel souci aussi de la communauté, unie pour recevoir l’amour de Dieu, mais aussi solidaire pour soutenir la conversion de ses membres !

"Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié", conclut le Christ Sauveur. Correction fraternelle et pardon des péchés sont bien au cœur de l’expérience ecclésiale des premiers disciples du Ressuscité et constituent une part importante de la responsabilité apostolique.

Il en a été et il en sera toujours ainsi. Douloureux mais aussi réconfortant chemin de miséricorde où les chrétiens font attention les uns aux autres, où les forts ne délaissent pas les faibles, mais s’efforcent, ensemble, de s’aider et de permettre au Christ de revenir jusqu’à eux et de les relever. Dieu ne nous laisse pas seuls, aux prises avec notre péché. Au contraire. "Dieu est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés" (Eph. 2, 4).

Lors du Carême 2011, nous avons longuement réfléchi au sacrement de la réconciliation, sacrement si mal compris et pourtant si bénéfique pour chaque chrétien et pour l’Eglise tout entière : que serions-nous sans miséricorde ? un peuple prétentieux et dur, sans humilité et sans joie, sans unité et sans amour ! Gardons-nous donc de toute suffisance et ouvrons-nous, sans cesse, à la grâce de Dieu.

"Au nom de la grâce qui m’a été donnée, dit Paul aux Romains, je le dis à tous et à chacun : Ne vous surestimez pas plus qu’il ne faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime, chacun selon le degré de foi que Dieu lui a départi. Car de même que notre corps en son unité possède plus d’un membre et que ces membres n’ont pas tous la même fonction, ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres" (Rom. 12, 3-5).

La communauté chrétienne est Corps du Christ

Lorsqu’en communauté chrétienne, nous communions au Corps du Seigneur, celui-ci vient en nous et plus encore, nous venons en lui. Non seulement, nous l’incorporons, mais davantage encore, nous nous incorporons à lui. C’est ainsi que se constitue, dans sa réalité la plus profonde, la communauté chrétienne, dans la mesure où elle est vraiment Corps du Christ.

Saint Paul veille à le rappeler aux chrétiens de Corinthe : "le pain que nous rompons n’est-il pas communion au Corps du Christ ?... Tous, nous ne formons qu’un corps, car tous nous avons part à ce pain unique" (1 Cor. 10, 16).

Vient alors la fameuse comparaison du corps que Paul commente longuement :

"De même que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps…  Dieu a placé les membres et chacun d’eux dans le corps, selon qu’il l’a voulu…  Il y a plusieurs membres et cependant, un seul corps. L’œil ne peut donc dire à la main "je n’ai pas besoin de toi", ni la tête à son tour, dire aux pieds "je n’ai pas besoin de vous"…  Un membre souffre t-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres prennent part à sa joie. Or, vous êtes le Corps du Christ et membres chacun pour sa part" (1 Cor. 12, 13-27).

L’apôtre Paul mentionne alors les diverses fonctions à exercer dans l’Eglise, sans rivalité et par amour car, proclame-t-il : j’aurais beau prophétiser, j’aurais beau parcourir la terre entière, j’aurais beau tout savoir ou tout risquer, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien ! Chacun de nous connaît ce puissant et éloquent hymne à la charité, et chacun aime s’en remémorer les mots, comme une insurpassable règle de vie !

Ce qui tient tous les membres de ce corps qu’est l’Eglise, ce qui habite ce Corps du Christ que nous formons, c’est la charité. Cette charité à recevoir de Dieu, par le Christ, est à vivre entre tous les membres afin qu’ils soient véritablement communauté et que l’on puisse dire d’eux "voyez comme ils s’aiment !"

Au terme de cette première partie où nous avons médité la Parole du Christ et celle des apôtres, nous pouvons nous interroger, maintenant, sur notre communauté d’aujourd’hui : je vous propose trois conversions de nos attitudes qui sont autant d’appels à évangélisation : évangélisons nos ambitions, évangélisons nos relations, évangélisons nos communications !

CE QUE L’ACTUALITÉ NOUS DEMANDE

Evangélisons nos ambitions

C’est bien sûr d’ambitions spirituelles dont il s’agit ici ; de l’ambition de la communauté chrétienne dont nous rêvons.

Nous avons déjà évoqué l’idéal communautaire et ses difficultés, mais nous pouvons approfondir notre réflexion en écoutant Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur mis à mort par les nazis en 1945, après avoir témoigné avec ardeur de sa foi au Christ et de son refus de tout totalitarisme. Dans son très beau livre "De la vie communautaire", Dietrich Bonhoeffer fait remarquer :

"On ne saurait faire le compte des communautés chrétiennes qui ont fait faillite pour avoir vécu d’une image chimérique de l’Eglise…  Nous devons bien nous persuader que, transportés à l’intérieur de la communauté chrétienne, nos rêves de communion humaine, quels qu’ils soient, constituent un danger public, et doivent être brisés sous peine de mort pour l’Eglise. Celui qui préfère son rêve à la réalité, devient un saboteur de la communauté, même si ses intentions étaient, selon lui, parfaitement honorables et sincères.

Dieu hait la rêverie pieuse, car elle fait de nous des êtres durs et prétentieux. Elle nous fait exiger l’impossible de Dieu, des autres et de nous-mêmes. Au nom de noter rêve, nous posons à l’Eglise des conditions et nous nous érigeons en juges sur nos frères et même sur Dieu…

Il en va tout autrement quand nous avons compris que Dieu lui-même a déjà posé le seul fondement sur lequel puisse s’édifier notre communauté : il nous a liés en un seul corps à l’ensemble des croyants, par Jésus-Christ : alors nous acceptons de nous joindre à eux, non plus avec nos exigences, mais avec des cœurs reconnaissants et prêts à recevoir (p.21-23). "Entre moi et mon prochain, il y a le Christ, continue Bonhoeffer. C’est la raison pour laquelle il ne m’est pas permis de désirer une forme de communauté directe avec mon prochain. Le Christ seul peut l’aider…  Il est vital de distinguer entre idéal humain et réalité de Dieu, entre communauté d’ordre psychique –ou affectif–, et communauté d’ordre spirituel" (p. 31-33).

Avec Dietrich Bonhoeffer, nous devons bien reconnaître que seul le Christ peut édifier notre communauté, nous relier les uns aux autres, établir entre chacun un lien mystérieux et fort, une proximité qui réchauffe les cœurs en même temps qu’une distance qui rend libres et permet une juste estime mutuelle. Nul n’est donc modèle d’autrui, juge d’autrui… C’est le Christ. Nul n’est alors l’incontournable de la communauté au risque d’en devenir trop vite, hélas, l’insupportable…  Seul le Christ est notre vie, seul le Corps du Christ, dont nous sommes tous membres, assure notre cohésion et notre unité. On passe dès lors de la logique égoïste de "la communauté pour moi", à la logique, libérante, de "moi pour la communauté", ce qui est plus humble mais aussi plus fondateur de fraternité et de joie.

Une telle conversion de notre vision des choses et de nos comportements ne se fait pas du jour au lendemain : il faut du temps : parfois celui d’un Carême, souvent pllusieurs années…  Ne nous décourageons pas, acceptons les leçons de la vie, et souvenons-nous de la patience du maître de la moisson : "N’ôtez pas si vite l’ivraie mêlée au bon grain, dit-il aux ouvriers. Vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au moment de la moisson, je dirai aux moissonneurs : ramassez d’abord l’ivraie et liez-là en bottes que l’on fera brûler, et puis vous recueillerez le blé dans mon grenier" (Mt 13, 24-32).

Cette parabole est si sage : elle ne prône pas la confusion, mais elle invite au discernement, à la patience et à la miséricorde… Qui sait précisément qui, au sein de la communauté, est ivraie et qui est bon grain et qui sait si un grain d’ivraie ne s’est pas converti en grain de blé, avant la moisson finale ?

Evangélisons donc nos ambitions communautaires afin qu’elles reposent moins sur nos prétentions humaines et davantage sur la patiente miséricorde de Dieu !

Evangélisons nos relations

Comment se fait-il que nous tombions si souvent dans les travers des oppositions et des jalousies entre membres de la même communauté, alors que nous sommes si persuadés de la nécessité de nous aimer et de l’utilité de la collaboration entre tous ?  Une des raisons me semble être, non pas le déficit d’idéal –comme nous l’avons vu, nous n’en manquons pas en Eglise–, mais bien plutôt l’immaturité de nos tempéraments et de nos jugements.

Cette fois, je vous invite à écouter le fondateur des communautés de l’Arche, Jean Vanier, qui a proposé à des personnes ayant ou n’ayant pas de déficiences psychiques, à se mettre ensemble en communautés de vie, dans une même démarche de foi et de support mutuel. Jean Vanier dénonce le piège dualiste dans lequel tombent souvent les membres d’une communauté, "les deux grands dangers d’une communauté sont les « amis » et les « ennemis »", dit-il. Très vite, les gens qui se ressemblent s’assemblent : on aime bien être à côté de quelqu’un qui nous plaît, qui a les mêmes idées que nous, les mêmes façons de concevoir la vie, le même type d’humour. On se nourrit l’un de l’autre ; on se flatte : « tu es merveilleux », « toi aussi, tu es merveilleux ». Les amitiés humaines peuvent très vite tomber dans un club de médiocres où on se ferme les uns sur les autres….  Certaines amitiés se transforment en une dépendance affective qui est une forme d’esclavage.

Dans une communauté, il y a aussi des "antipathies". Il y a toujours des personnes avec lesquelles je ne m’entends pas, qui me bloquent, qui me contredisent et étouffent l’essor de ma vie et de ma liberté. Leur présence semble me menacer et provoque en moi des agressivités ou une forme de régression servile. D’autres font naître en moi des sentiments d’envie ou de jalousie…  Ces personnes sont mes "ennemis". Même si je n’ose pas l’admettre, je les hais. Certes, cette haine n’est que psychologique. Elle n’est pas encore morale, c’est-à-dire voulue…  Mais leur disparition serait pour moi une libération…

Si nous nous laissons guider par nos émotions, très vite des clans vont se constituer à l’intérieur de la communauté. Ce ne sera plus alors une communauté, mais des groupes de personnes plus ou moins fermés sur eux-mêmes et bloqués par rapport aux autres.

Une communauté n’est telle que quand la majorité des membres ont décidé consciemment de sortir du cocon des "amitiés" pour tendre la main à "l’ennemi". C’est un long chemin. L’ennemi me fait peur…  Il me fait prendre conscience d’un manque de maturité, d’une faiblesse à l’intérieur de moi…  Or le message de Jésus est clair : "aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent…" (Lc 6,27) – (J. Vanier, p. 13-15).

Quel défi à relever, et quelle libération de nos peurs, de nos haines et de nos troubles jalousies, au terme d’un patient travail de raison et de grâce, d’apaisement et de réconciliation !

Jean Vanier a donné à son livre un titre très évocateur : "la communauté, lieu du pardon et de la fête" (Fleurus, 1979), rappelant, lui aussi, qu’il n’y a pas de communauté sans pardon, et que ce pardon conduit toujours à la joie et à la fête fraternelle.

Puissent nos relations être suffisamment évangélisées pour que nous dépassions les réactions partisanes des alliés ou des ennemis et que nous entrions avec le Christ dans de véritables relations fraternelles. Approchons-nous les uns des autres avec davantage de foi, de respect et de bienveillance. Les frères,  nous ne les choisissons pas, à la différence de nos amis. Les frères et sœurs, Dieu nous les donne. C’est plus exigeant, mais c’est souvent plus sûr : accueillons-les avec gratitude, comme ils le font à notre égard !

Evangélisons nos communications

L’usage généralisé d’internet a fortement modifié nos communications. Les écrans d’ordinateurs et de téléviseurs sont omniprésents dans nos maisons et les téléphones portables sont entre toutes les mains. Chacun, dès lors, peut communiquer avec une infinité de correspondants, sur tous sujets, en tous lieux et à tous moments. Nous connaissons tous des situations cocasses où deux personnes se téléphonent alors qu’elles ne sont qu’à quelques mètres l’une de l’autre, ou une autre qui préfère envoyer un mail plutôt que d’aller parler directement à son correspondant du bureau voisin. Gain de temps peut-être, complication souvent par manque de rencontre et d’explications directes. Situations drôles mais aussi dramatiques quand ces puissants moyens médiatiques s’emballent, dévoilent indûment l’intimité de quelqu’un et répandent comme paille au vent que personne ne peut plus rattraper, les nouvelles les plus fantaisistes et les pires rumeurs...

Merveilleuse communication qui relie un être à un autre et permet compréhension, amitié et collaboration. Détestable communication lorsqu’elle déforme la réalité, la diffuse sans règles et sans respect des personnes et en particulier des plus jeunes et des plus fragiles : "Malheur à celui qui scandalise un de ses petits !" s’emporte Jésus (cf. Mt 18, 4-10).

Saint Jacques, dans son épître, adresse aux chrétiens un avertissement salutaire : "Si quelqu’un ne commet pas d’écart de paroles, c’est un homme parfait… La langue est un membre minuscule et elle peut se glorifier de grandes choses ! Voyez quel petit feu peut embraser une immense forêt. La langue aussi est un feu…  La langue, personne ne peut la dompter : c’est un fléau sans repos…  Par elle, nous bénissons le Seigneur et Père et par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi !" (Jc 3, 2-10)

Cette ambivalence du langage et donc de toute communication, est bien dénoncée par Saint Jacques : par le langage, nous pouvons à la fois bénir et maudire, souhaiter le bien ou propager le mal. Par nos SMS et nos mails rapidement multipliés et envoyés, nous pouvons faire beaucoup, en bien ou en mal. Il nous faut donc faire preuve de discernement et de vigilance.

L’appel à évangéliser nos communications est plus que jamais d’actualité ! Il arrive souvent, hélas, que les innombrables fils de nos communications soient devenus un redoutable filet qui, paradoxalement, nous emprisonne dans les liens que nous avons nous-mêmes tissés. Où donc est mon prochain devenu si lointain ? Où donc est Dieu et son mystère dans ce crépitement permanent de messages ? Où coule encore la source d’eau vive, la précieuse Parole de Dieu qui peut encore nous abreuver ?

Trop de messages tuent le message ou, au moins, le brouillent. Est-il une parole audible si, entre les mots, ne circule plus le silence ?

Il convient donc d’intégrer dans notre communication moderne, si marquée par l’immédiateté et l’efficacité, silence et pudeur, réflexion et prière.

Silence et pudeur : chaque personne est unique, et mérite d’être respectée dans son histoire, sa singularité, son légitime secret. Ni l’exigence communautaire, ni la communication moderne ne peuvent porter atteinte à son être profond et à sa pudeur. Il y a un excès de transparence moderne qui violente la croissance lente et paisible des personnes : il n’y a pas de communauté ni de relation fraternelle sans silence et sans pudeur.

Il n’y a pas davantage de communication constructive sans temps de réflexion, de repos et de prière.

La sagesse religieuse invite les moines au grand silence après la prière des complies. Après s’être remis entièrement entre les mains de Dieu, le moine peut s’endormir en paix. Il se sait aimé, pardonné et protégé par Dieu son Père.

Je me souviens d’un ami, cadre hospitalier, généreux et impatient devant les manques de ses collaborateurs. Il rentrait à la maison et, en colère, ne trouvait pas le sommeil. Alors, il se levait et écrivait une lettre de reproches, sévère et argumentée, poursuivait par une prière puis, apaisé, allait se coucher. Le lendemain, bien reposé, il relisait sa lettre, souriait de ses impatiences, et la jetait au panier. Le repos l’avait rendu plus bienveillant et confiant. Un jour nouveau pouvait commencer…

Heureux et charitable procédé, mais que les mails immédiats n’utilisent plus. On rentre soucieux le soir. On manifeste aussitôt son mécontentement par mail. Celui-ci arrive chez le destinataire qui le lit et répond durant la même nuit…  Aucun des deux ne dort bien. Le mécontentement grandit de part et d’autre et tout se complique : combien de nouveaux mails faudra-t-il pour rattraper tout cela !

Frères et Sœurs, je vous en supplie, terminons nos journées par un temps de silence assez long, fermons nos ordinateurs, remettons à Dieu tous nos soucis et toutes nos attentes : Dieu est le meilleur internaute qui soit : ce que je n’ai pas pu ou pas su dire à mon frère, je le confie à Dieu dans la prière, et Dieu saura bien, le moment venu, le lui transmettre. Dans le repos de la nuit, alors que se refont toutes nos énergies vitales, Dieu glisse dans le cœur de chacun des graines de paix et de consolation, d’espérance et d’amour. Faisons-lui confiance…  comme nous ce soir !

Je vous remercie.

† Jean-Pierre GRALLET
Archevêque de Strasbourg